Le Récit Héroïque de Louis de Flue : L’officier qui a failli sauver la Bastille

Le 14 juillet 1789, alors que la forteresse de la Bastille vacille, un homme oppose une résistance méthodique : le lieutenant Louis de Flue. À la tête de ses soldats suisses de Salis-Samade, il assiste aux derniers instants du gouverneur De Launay. Voici la transcription fidèle de son rôle dans cet affrontement fatal.

La garnison de la Bastille : Invalides et Gardes Suisses

La Bastille en juillet 1789 est défendue par deux types de soldats aux profils très différents. D’un côté, 82 invalides — des vétérans âgés, peu mobiles, dont la loyauté dans les combats à venir est incertaine. De l’autre, 32 grenadiers d’élite du régiment de Salis-Samade, unité suisse au service de la France depuis des décennies.

Le régiment de Salis-Samade est une unité de mercenaires suisses recrutés principalement dans les cantons alémaniques, liés au roi par des contrats de service militaire séculaires. Leur uniforme — habit rouge éclatant avec revers jaune chamois — les rend immédiatement reconnaissables. Pour les Parisiens révoltés, cet uniforme devient le symbole concret d’une monarchie s’appuyant sur l’étranger contre son peuple.

Louis de Flue : un officier suisse envoyé en renfort le 7 juillet

Portrait de Louis de Flue, officier suisse du régiment Salis-Samade, défenseur de la Bastille le 14 juillet 1789
Louis de Flue (1752-1817), dit « le Bastillien », lieutenant des grenadiers suisses de Salis-Samade

Louis de Flue — Ludwig von Flüe en allemand — naît en 1752 dans le canton d’Obwald. Il est le descendant direct de saint Nicolas de Flüe, le saint patron de la Suisse. Entré au service de la France à l’adolescence, il gravit les échelons comme officier professionnel dans les régiments suisses au service du roi.


C’est lui-même qui raconte dans sa Relation les circonstances de son arrivée à la Bastille : il reçoit l’ordre du baron de Besenval de rejoindre la forteresse le 7 juillet, ce qu’il fait « avec un détachement de trente-deux hommes et un sergent. » Il prend en charge la défense militaire effective de la place, secondant un gouverneur De Launay dont l’état nerveux se dégrade au fil des jours.

La nuit du 12 au 13 juillet : le transfert de poudre qui change tout

Deux jours avant l’assaut, un événement décisif transforme la Bastille aux yeux des Parisiens. Dans la nuit du 12 au 13 juillet, un détachement escorte plusieurs milliers de livres de poudre depuis l’Arsenal jusqu’à la forteresse. Ce mouvement nocturne est aperçu par des citoyens inquiets. La nouvelle se répand rapidement : la Bastille n’est plus seulement une prison, c’est désormais un dépôt de poudre menaçant directement le faubourg Saint-Antoine. Elle devient une cible prioritaire pour les insurgés.

Camp du Champ de Mars près Paris en juillet 1789, avec les régiments suisses dont Salis-Samade logés à l'École Militaire
Camp du Champ de Mars, juillet 1789. Les régiments de soldats suisses, dont Salis-Samade, logés à l’École Militaire. Source : Paris Musées

Texte sous l’image : « Ce Camp etoit composé de trois Régimens de Petits Suisses, ainsi que de Dragons et d’Hussards, logés dans le bâtiment de l’École Militaire. Toutes ces troupes prirent la fuite dans la nuit du 15 Juillet, et elles laissèrent une partie de leur bagage. »

Le 14 juillet : la garnison de la Bastille résiste cinq heures

Le matin du 14 juillet, des délégations successives se présentent à la Bastille pour négocier. De Flue confirme dans sa Relation que le gouverneur avait retiré les canons pointés vers le faubourg et reçu les délégués. Mais la situation dégénère rapidement. Selon la Bastille dévoilée, les assiégeants « tirèrent les premiers sur ceux qui étaient au haut des tours », contraignant la garnison à riposter.

Le combat dure cinq heures. La foule tente d’incendier le corps de garde avancé avec des voitures de paille. De Flue note que « le gouverneur ordonna de ne point tirer sur les assiégeants avant de les avoir sommés de se retirer, ce qui ne pouvait se faire vu l’éloignement. » Un seul coup de canon à mitraille est tiré depuis la Bastille pendant tout l’assaut. La défense s’effectue principalement à coups de fusil depuis les tours.

Pendant ce temps, De Launay, en plein effondrement nerveux, veut faire sauter la forteresse. C’est de Flue qui l’en empêche et maintient une discipline suffisante pour que la garnison résiste sans massacre inutile, tout en cherchant une issue à la capitulation.

Lorsque les canons amenés par les Gardes françaises sont mis en batterie dans la cour et pointés sur la porte intérieure, De Flue fait cesser le feu de son côté. De Launay demande à capituler. La foule continue de crier « bas les ponts ! » Le pont-levis s’abaisse.

La capitulation et l’après

À l’ouverture des portes, Louis de Flue est immédiatement en danger. Son uniforme rouge le désigne à la colère populaire. Saisi par la foule, il ne doit son salut qu’à l’intervention de soldats des Gardes françaises qui forment un rempart pour le conduire jusqu’à l’Hôtel de Ville.

Son témoignage ultérieur révèle une lucidité froide sur les événements. Il rapporte que les Suisses de Salis-Samade lui avaient confirmé, interrogés par les rédacteurs de la Bastille dévoilée, qu’il leur avait demandé en allemand s’ils tireraient sur les invalides si ceux-ci refusaient d’obéir aux ordres du gouverneur — et qu’ils avaient répondu que oui. Ce détail, rapporté par les contemporains, montre l’étendue réelle de son contrôle sur la défense de la place ce jour-là.

Un témoignage, une postérité discrète

Louis de Flue rentre en Suisse après la chute de la monarchie en 1792. Il s’éteint à Sachseln, dans son canton natal d’Obwald, en 1817. Sa Relation de la prise de la Bastille, publiée dans La Bastille dévoilée dès 1789, constitue l’un des rares témoignages de première main écrits par un défenseur de la forteresse. Tandis que De Launay et De Flesselles mouraient ce jour-là, de Flue avait survécu — et pris la peine d’écrire ce qu’il avait vu.
Son supérieur, le gouverneur De Launay, n’a pas eu cette chance.

Sources

La Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, Seconde livraison, Paris, chez Desenne, 1789, p. 84-85 et p. 288-289. — dont la Relation de la prise de la Bastille par Louis de Flue — Consulter le tome 2 sur Gallica

Service historique de la Défense, cote 1 M 620 : Précis de ce qui est arrivé au régiment de Salis-Samade pendant la campagne de 1789 — consultable sur place à Vincennes

Revue rétrospective, ou Bibliothèque historique, publiée par Jules Taschereau, Paris, H. Fournier aîné, 1834, tome IV – Consultable sur Gallica

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