Le Prince de Lambesc a-t-il provoqué la prise de la Bastille ?

Le 12 juillet 1789, la charge du Prince de Lambesc au jardin des Tuileries est perçue par beaucoup comme l’étincelle qui a embrasé Paris. En ordonnant au régiment du Royal-Allemand de sabrer la foule, Lambesc a-t-il rendu la prise de la Bastille inévitable ? Entre panique populaire et erreurs de commandement, voici le récit de l’homme qui a fait basculer la Révolution.

Un prince de sang au service du roi : le commandement du Royal-Allemand

Portrait de Charles-Eugène de Lorraine, Prince de Lambesc, colonel du Royal-Allemand
Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc (1751-1825) – colonel propriétaire du régiment Royal-Allemand — Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0

Né le 25 septembre 1751, Charles-Eugène de Lorraine est issu de la maison de Guise, branche lorraine, l’une des plus illustres du royaume. Par sa naissance, il est proche de la famille royale et de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche.

Sa carrière est toute militaire : en 1777, il est nommé colonel propriétaire du régiment Royal-Allemand cavalerie, une unité de cavalerie légère dont les soldats sont en majorité d’origine germanique. Ce recrutement étranger ne passe pas inaperçu dans une ville déjà tendue. Les Parisiens voient dans ces hommes des mercenaires au service d’un pouvoir qui se prépare à les réprimer.


En juillet 1789, le prince de Lambesc et son régiment font partie des quelque cinquante mille hommes et cent pièces de canon que Louis XVI a fait masser autour de Paris et de Versailles.

Au premier coup de canon donné en signal, Lambesc devait se porter dans la rue Saint-Honoré avec le Royal-Allemand, le sabre à la main, avec ordre de charger tout ce qui se présenterait et de s’emparer de la place de Grève.

Le 12 juillet : le renvoi de Necker met Paris à feu

Paris est une ville sous tension depuis plusieurs mois. L’affaire Réveillon, en avril 1789, avait déjà mis le faubourg Saint-Antoine à feu et à sang. Le renvoi de Necker, le 11 juillet au soir, tombe sur une ville qui n’a jamais vraiment retrouvé son calme.

Le 11 juillet au soir, Louis XVI renvoie Jacques Necker, son ministre des Finances, populaire dans le peuple et symbole de la résistance à la faction aristocratique de la cour. La nouvelle parvient à Paris dans la matinée du 12 juillet. La consternation est générale. L’exil de Necker est regardé comme le signal de trois épouvantables fléaux : la famine, la banqueroute et la guerre civile. Les spectacles ferment. Des groupes se forment au Palais-Royal.

Dans l’après-midi, un gros de citoyens se rend chez le sculpteur Curtius et emporte, avec son consentement, les bustes en cire de Necker et du duc d’Orléans. Couverts de crêpes noirs, portés dans les rues au milieu d’un cortège nombreux, les bustes traversent la place Louis XV lorsqu’un détachement du Royal-Allemand vient, le sabre haut, charger cette troupe de citoyens.

La charge du Prince de Lambesc : l’étincelle du 12 juillet

Charge du Prince de Lambesc au jardin des Tuileries le 12 juillet 1789
Le prince de Lambesc s’en prend à un vieillard
Source : Gallica

La foule assaille le prince d’une grêle de pierres. Il perd la tête, s’élance dans les jardins des Tuileries avec quelques cavaliers. La Gazette nationale décrit la scène sans ambiguïté : d’un coup de sabre, il blesse un malheureux vieillard perdu de frayeur, M. Chauvet, maître de pension, âgé de soixante-quatre ans. Des coups de fusil et le bruit d’un coup de canon répandent la terreur parmi les promeneurs. Hommes, femmes et enfants prennent la fuite.
La réaction est immédiate. L’incident est perçu dans toute la ville comme une agression contre le peuple désarmé. Les Parisiens courent aux armes. Dans la nuit du 12 au 13 juillet, la ville ne dort pas.

Vue du Pont tournant des Tuileries lors de la charge du Prince de Lambesc le 12 juillet 1789
Vue du Pont tournant des Tuileries, relativement au Prince Lambesc.
Source : Gallica / BNF.

L’affrontement avec les Gardes Françaises et la retraite

Peu après la charge des Tuileries, le Royal-Allemand se heurte à un détachement des Gardes Françaises à l’angle du boulevard et de la rue de la Chaussée d’Antin. C’est le premier affrontement armé entre unités de l’armée royale à Paris. Pour Lambesc, c’est aussi la fin de toute possibilité de maintien de l’ordre. Son régiment, débordé et confronté à la résistance des Gardes Françaises, se retire.

Dans la nuit du 15 juillet, les troupes massées au Champ de Mars, dont le Royal-Allemand, prendront la fuite et laisseront une partie de leur bagage, comme le note la presse d’époque.
Le lendemain, le 14 juillet, c’est le gouverneur de la Bastille, De Launay, qui capitulera face à ce même peuple en armes

Affrontement entre le régiment Royal-Allemand du prince de Lambesc et les Gardes Françaises devant leur dépôt, 12 juillet 1789
Action entre le régiment Royal-Allemand commandé par le prince de Lambesc et les Gardes Françaises devant leur dépôt, nuit du 12 juillet 1789
Source : Gallica

Procès et exil : le destin du « sabreur » de 1789

Devenu l’une des figures les plus haïes de l’été 1789, Lambesc doit quitter la France. Il rejoint l’armée des princes émigrés, puis sert l’Autriche. En 1790, le Châtelet de Paris est chargé d’instruire son procès pour la charge du 12 juillet. Plus de cent soixante-dix témoins sont entendus sous la direction du greffier en chef Veytard. En août 1790, le tribunal rend un arrêt d’acquittement. La décision suscite la fureur de la presse radicale.
Condamné à mort par contumace, il ne reviendra jamais en France. Il meurt à Vienne le 21 novembre 1825, après une longue carrière au service de l’Autriche.

Sources

Source primaire :
Gazette nationale, ou le Moniteur universel, n° 20 du 17-20 juillet 1789 — récit des événements du 12 juillet publié dans les jours qui suivent

Source secondaire :
Le prince de Lambesc, grand écuyer de France par le Vicomte de Fleury — biographie consacrée au personnage, avec les détails du procès devant le Châtelet en 1790.

Pour aller plus loin dans cette série

I. La nuit du 13 juillet 1789 — Paris bascule dans l’insurrection
II. L’insurrection de 1789 — le signal fatal de Camille Desmoulins

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