Les oubliettes de la Bastille dissimulaient une cruauté d’une raffinement diabolique. Derrière des apparences trompeuses, une mort secrète attendait les prisonniers. La Gazette nationale du 25 juillet 1789 en livre le récit pour la première fois. De Louis XI à Richelieu, une tradition de supplices que le peuple de Paris ignorait. Source : Moniteur Universel n°24.
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Le mécanisme mortel des Oubliettes de la bastille
À peine le prisonnier et son conducteur étaient-ils arrivés dans ce nouvel appartement qu’ils s’asseyaient l’un et l’autre. La conversation était adroitement amenée sur un sujet intéressant, la détention de l’infortuné. L’hypocrite gouverneur lui laissait entrevoir qu’il jouirait bientôt de sa liberté. Cet espoir imprévu ranimait son courage ; il croyait encore exister avec des hommes, et saisissait avec avidité l’illusion d’un bonheur inespéré.
Mais dès l’instant que son bourreau s’apercevait qu’il reprenait un peu de calme, il donnait l’affreux signal, et bientôt une bascule pratiquée dans le parquet s’ouvrait, et faisait disparaître l’infortuné qui tombait sur une roue garnie de rasoirs, que des agents secrets faisaient mouvoir, et qui, en terminant sa vie, déchirait impitoyablement ses membres par lambeaux. L’insensible témoin de cette horrible catastrophe ne quittait cet antre de cruautés qu’après avoir entendu les derniers soupirs de sa victime. (Extrait d’une note trouvée à la Bastille.)
Louis XI et Catherine de Médicis, inventeurs de supplices

On voit encore, ajoute l’éditeur de cette note, de ces oubliettes au château de Loches en Touraine, au château d’Angers, au Plessis-lès-Tours, demeure du fanatique et cruel Louis XI. Ce fut ce roi féroce, qui appelait le bourreau son compère, et qui fit périr secrètement plus de quatre mille personnes, qui fut, dit-on, le barbare inventeur des oubliettes de la Bastille.
L’implacable Catherine de Médicis, mère de Charles IX, roi de France, avait aussi ses oubliettes. Elle aimait à assister aux exécutions. Sa rage n’était assouvie qu’au moment où les ministres secrets de ses cruelles volontés lui apportaient les têtes des proscrits. Son ingénieuse cruauté avait fait construire un mécanisme odieux qui tranchait la tête sans le secours d’aucun bras. Il suffisait de faire passer le prisonnier par un certain endroit et de monter la machine.
Les oubliettes de la bastille du cardinal de Richelieu
Le cardinal de Richelieu voulut suivre de si beaux exemples ; il eut également ses oubliettes. Il en avait de particuliers dans son château de Rueil, près de Paris. Ce ministre avait encore renchéri sur les barbares raffinements de ses prédécesseurs. Celles qu’il fit construire étaient des puits à plusieurs chambres, dont quelques-unes remplies d’eau, étaient disposées de manière à inonder facilement les autres. C’était là que périssaient des milliers d’hommes qui n’étaient ni blasphémateurs, ni parricides, ni incendiaires, des hommes qui n’avaient que le seul malheur de déplaire aux ministres ou à leurs maîtresses.

Il est certain que Louis XI, le cardinal de Richelieu et d’autres de cette trempe immolèrent secrètement à leurs soupçons une foule de victimes, et qu’ils inventèrent de nouveaux instruments de destruction : la tradition s’accorde sur ce point avec les mémoires des contemporains.
La vérité sur la Bastille : absence de ces machines en 1789
Mais le respect dû à la vérité nous oblige de dire que ces infernales machines n’existaient plus à la Bastille, ou du moins qu’on n’y en a trouvé aucun vestige. Il en est de même de ces cages de fer,1 autre invention du Néron de la France, dont quelques-unes existent encore dans d’autres antres consacrés jadis au despotisme, dans l’étendue du royaume. M. de Boulainvilliers assure avoir vu celle dans laquelle ce tyran retint pendant onze ans le cardinal de la Balue, presque aussi scélérat que lui, qui voulut le trahir après avoir été son complice.
Le bourreau couronné avait trouvé le moyen de rendre plus insupportables encore qu’ils ne le furent depuis, les cachots de la Bastille, en faisant creuser dans leur milieu et revêtir en maçonnerie un cône ou grand pain de sucre renversé, au fond duquel la victime retenue par son propre poids, et ne trouvant aucune assiette, ne pouvait avoir un instant de repos. Mais il ne restait plus aucune trace de ces horreurs lors de la prise de la Bastille.
L’appareil même de la question en avait été enlevé, et la chambre à deux planchers que l’on a trouvée dans la tour du Trésor, et dans laquelle on avait pratiqué deux très grandes ouvertures donnant sur le fossé, servait de dépôt pour des papiers intéressants et quelquefois aussi pour les interrogatoires. Il y avait de même un autre dépôt dans la tour de la Chapelle que l’on appelait le Pilon, où l’on mettait tous les ouvrages saisis, jusqu’à ce qu’on les eût ou brûlés ou vendus après les avoir examinés.
La comparaison avec l’Inquisition
Nous ne prétendons pas, par ces observations, diminuer l’horreur que doit inspirer un établissement auquel rien ne peut être comparé que la Sainte Inquisition, et nous allons voir, par l’exposition du régime intérieur de cette odieuse maison de tyrannie, que la mort lente que l’on y faisait subir aux malheureux qui y étaient détenus, était plus cruelle peut-être que les roues armées de rasoirs de Louis XI et les bûchers des inquisiteurs.
L’entrée dans la prison selon Mirabeau
Arrêtons un instant nos regards sur l’entrée d’un prisonnier dans ces sombres demeures.
Nous allons transcrire ici un écrivain qui a longtemps gémi lui-même sous la verge du despotisme dans le donjon de Vincennes, et dont l’éloquent ouvrage sur les prisons d’État et les lettres de cachet a peut-être donné à ces affreux tombeaux qui engloutissaient les vivants, cette violente secousse qui a enfin ébranlé leurs masses énormes et les a fait écrouler à la voix de la philosophie, comme les murs de Jéricho au son de la trompette sacrée.

Source : Gallica BnF
« C’est ordinairement la nuit, dit M. de Mirabeau, que le prisonnier y est plongé ; car on s’accoutume en France à la méthode espagnole, qui du moins est une sorte d’hommage que le despotisme rend à l’opinion publique et à l’équité. Il craint d’exciter trop souvent l’indignation ou la terreur : il craint que le soleil n’éclaire ses violences.
La faible lueur d’une lampe vraiment sépulcrale éclaire les pas du captif. Deux conducteurs, semblables à ces satellites infernaux que les poètes placent dans le Tartare, guident sa marche. Des verrous sans nombre frappent ses oreilles et ses regards : des portes de fer tournent sur leurs gonds énormes, et les voûtes retentissent de cette lugubre harmonie.
Un escalier tortueux, étroit, escarpé, allonge le chemin et multiplie les détours : on parcourt de vastes salles ; la lumière tremblante qui perce avec effort dans cet océan de ténèbres, et laisse apercevoir partout des cadenas, des verrous et des barres, augmente l’horreur d’un tel spectacle et l’effroi qu’il inspire.
Le malheureux arrive enfin dans son repaire ; il y trouve un grabat, deux chaises de paille et souvent de bois, un pot presque toujours ébréché, une table enduite de graisse… et quoi encore… ? Rien…. Imaginez l’effet que produit sur son âme le premier coup d’œil qu’il jette autour de lui. »
La fouille et la dépossession
Mais bientôt le gouverneur fait une utile diversion. Il commande aux porte-clefs de fouiller le nouveau venu et leur en donne l’exemple, afin qu’ils le fassent avec plus de zèle et d’exactitude. Il faut l’avouer, on ne s’attend point à voir un chevalier de Saint-Louis remplir un tel office, et l’étonnement extrême que ce spectacle excite cause peut-être une distraction salutaire.
Le malheureux patient était dépouillé de tous ses effets, argent, montre, bijoux, dentelles, tout lui était enlevé, de peur qu’il ne les employât à corrompre quelqu’un.
On lui ôtait aussi son couteau, ses ciseaux, et on lui disait froidement qu’on craindrait, en les lui laissant, qu’il ne les employât à se couper la gorge, ou à assassiner ses geôliers. Cette longue cérémonie était souvent interrompue par des plaisanteries et des gloses sur chaque pièce contenue dans l’inventaire du malheureux. « Non, s’écrie l’auteur que nous avons déjà cité, je ne puis soutenir ce ton d’ironie ; j’ai le cœur serré d’indignation et de douleur, quand je me rappelle les angoisses d’un tel moment. »
Suivait une injonction laconique et hautaine d’éviter le bruit le plus léger… « C’est ici la maison du silence, disait le commandant… » hélas ! le malheureux auquel il parlait se demandait si ce n’était pas plutôt celle de la mort.
Les porte-clefs et leur trousseau

Après ces tristes préliminaires, le prisonnier était livré à lui-même. Quatre geôliers ou domestiques étaient au service des prisonniers ; service qui se bornait à leur porter à manger. On les appelait porte-clefs. En effet, les clefs les chargeaient beaucoup plus que les plats et les mets qu’ils contenaient.
Si l’on se rappelle que chaque tour avait cinq étages, que chaque prison avait deux portes fermées, chacune à trois clefs énormes, que l’entrée de la tour l’était de même, on concevra quel était le trousseau de ces porte-clefs dont chacun avait les prisonniers de deux tours dans son département.
« Une physionomie austère, dit M. de Mirabeau, un imperturbable silence, un cœur inaccessible à la pitié sont les vertus de cet état ; mais, il faut en convenir, le chef l’emportait sur eux en perfections de ce genre comme en autorité. En vain le prisonnier interrogeait-il : une négation simple était l’unique réponse qu’il recevait. Je n’en sais rien : voilà la formule des porte-clefs ; comme : c’est, ou ce n’est pas la règle, était celle du maître geôlier. Il est impossible de se peindre la situation d’un homme en ces premiers moments. »
Source :
Gazette Nationale ou Moniteur Universel, n°24 du 24 juillet 1789 — Gallica
Notes :
- Ces cages étaient longues de huit pieds sur six de large, faites de solives recouvertes de fer. ↩︎
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