XX. L’effroyable tyrannie de la Bastille : L’enfer des cachots !

La tyrannie de la Bastille ne s’arrêtait pas aux murs des cachots. Espions, vénalité du gouverneur De Launay, promenades supprimées, confession surveillée, serment de silence imposé à la sortie — la Gazette nationale du 25 juillet 1789 révèle l’enfer quotidien des prisonniers. Témoignage de Linguet à l’appui.

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L’isolement absolu : le silence des tombeaux

Ainsi les victimes de la tyrannie s’immolaient en silence, et c’était le plus grand nombre, absolument isolées du reste des hommes et comme transportées dans un autre univers, ne pouvant plus recevoir ni les secours de leurs frères ni les consolations de l’amitié. En vain une mère éplorée, en vain une tendre épouse parvenaient à franchir le seuil redoutable ; de farouches satellites, comme des génies malfaisants, se trouvaient entre elles et le triste objet de leur douleur vertueuse ; elles ne pouvaient presser dans leurs bras l’époux, le fils qui leur était ravi.

L’effroyable despotisme s’interposait comme une barrière invincible entre leur cœur et celui de l’infortuné ; la terreur tenait leurs langues glacées et suspendait leurs larmes. Si par une faveur particulière on accordait à un prisonnier un domestique pour le servir, si par quelque raison de défiance on lui donnait un garde pour le surveiller, le domestique, le garde lui-même, partageait dès lors les rigueurs de sa prison, et sa captivité n’avait d’autre terme que celle du malheureux avec qui on l’enfermait. Tant le pouvoir arbitraire redoutait jusqu’en ses agents la voix douce et puissante de la nature !

Intérieur d'un cachot — tyrannie de la Bastille, prisonnier enchaîné découvert. Source : Paris Musées
La tyrannie de la Bastille mise à nu — découverte d’un prisonnier enchaîné dans ses cachots, 1789. Paris Musées

La tyrannie de la Bastille : l’espion et la vénalité de De Launay

Quelquefois cet adoucissement n’était qu’un nouveau piège que l’on tendait au captif. Les malheureux ont besoin de s’épancher ; la seule vue d’un homme qui souffre les mêmes maux inspire tant de confiance ! On plaçait donc auprès du prisonnier un espion adroit qui, par une feinte compassion, s’insinuait dans son âme et lui dérobait ses secrets pour les revendre ensuite aux tyrans aussi vils que celui qu’il mettaient en œuvre. Tout était à la Bastille l’objet d’un trafic honteux et de basse spéculation.

Le geôlier décoré d’une croix de Saint-Louis, qui avait vendu son honneur et sa probité aux ministres, et abdiqué pour de l’argent les sentiments et la qualité d’homme, ne songeait qu’aux moyens d’assouvir la soif brûlante de l’or dont il était dévoré. Il pillait lâchement les prisonniers, il pillait jusqu’à ses satellites. Lorsque le roi donnait un garde à un captif, soit pour le surveiller, soit pour le servir, il lui allouait une solde de trente sols par jour : de Launay ne lui en payait que vingt-cinq.

Le potager de l’avarice : supprimer l’air et le jour

Le bastion offrait aux malheureux habitants de la Bastille une promenade agréable et un air salubre. L’avare gouverneur s’en fit un potager, et ayant calculé qu’il lui rapporterait davantage lorsqu’il ne servirait plus de jardin d’agréments, l’entrée en fut interdite aux prisonniers.

Bientôt la plate-forme leur fut également fermée. Il fallait qu’ils y fussent accompagnés d’un subalterne ou d’un porte-clefs ; ce service leur était pénible ; d’ailleurs, il aurait pu donner lieu à quelque conversation, et toute conversation était un crime : on aurait pu parler de l’horreur de cette caverne infernale et révéler les mystères d’iniquité du redoutable génie qui s’y repaissait du sang des hommes.

Restait donc pour toute ressource la cour intérieure. C’est là que le prisonnier, entouré de sentinelles, environné de tristes murs sans fenêtres, dans un morne silence que rompait la seule horloge, ou la voix d’un satellite qui ne se faisait entendre que pour donner des ordres ou intimer des défenses, venait pendant une heure braver le soleil ou la pluie, une chaleur étouffante ou un froid insupportable, et dégorger dans un air sans circulation les vapeurs méphitiques qu’il avait respirées pendant vingt-trois heures dans son obscure prison.

L’humiliation du cabinet

Dans un des massifs qui réunissait les tours, était auprès de la chapelle un étroit boyau que l’on nommait le cabinet. Comme tout prisonnier devait être invisible aux étrangers et réciproquement, dès que quelqu’un était sur le point de traverser la cour : « Au cabinet ! » s’écriait une sentinelle, et aussitôt il fallait s’enfermer dans la prison décorée de ce nom.

La cour était devenue l’unique chemin de la cuisine et des logements de l’état-major ; les pourvoyeurs, les ouvriers de toute espèce, les personnes qui venaient voir les officiers, tout passait par cette cour que personne autrefois ne traversait sans nécessité, passé l’heure où s’y rendait le premier promeneur qui, par ce moyen, n’était pas retenu sans cesse dans le triste cabinet. M. de Launay avait trouvé un expédient pour ne pas troubler si fréquemment la promenade : c’était de la supprimer entièrement les jours où il donnait à dîner, où ses gens devaient aller sans cesse de la cuisine à son hôtel. Ainsi les malheureux prisonniers étaient les victimes des plaisirs mêmes de leurs geôliers.

Le témoignage choc de Linguet sur l’enfer des cachots

Simon-Nicolas-Henri Linguet — témoin de la tyrannie de la Bastille, gravure XVIIIe siècle
Linguet, auteur des Mémoires sur la Bastille (1783), témoin de la tyrannie de la Bastille — Gravure Stanford University Libraries

Un mémoire de M. Linguet à sa sortie de la Bastille, et le ridicule qu’il versa à pleines mains sur ses absurdes tyrans, amena plusieurs changements.

Nous ne pouvons nous empêcher d’en transcrire ici un morceau cité par l’auteur de la Bastille dévoilée. « La baignoire de madame la gouvernante étant placée dans l’intérieur du château, pour y parvenir il faut traverser la cour. Il faut que l’on porte l’eau, que les laquais entrent et sortent, et chaque voyage entraîne pour le promeneur un ordre du cabinet. Ensuite viennent les femmes de chambre ; il faut porter les chemises, les serviettes, les pantoufles de madame ; tout serait perdu, si le reclus apercevait le moindre de ces secrets de l’État. Chaque importation produit donc encore un ordre du cabinet.

Enfin arrive madame elle-même : elle n’est pas légère, sa marche est un peu lente, l’espace à parcourir est assez long ; la sentinelle, pour faire sa cour et prouver son exactitude, crie : « Au cabinet ! » du plus loin qu’elle l’aperçoit. Il faut fuir et rester au cabinet jusqu’à ce qu’elle soit rendue à sa baignoire ; et quand elle sort, sa retraite est accompagnée des mêmes formalités.

Le reclus a de même à supporter, dans le cabinet, la maîtresse, les femmes de chambre et les laquais. De mon temps la sentinelle, dans un de ces passages, ayant oublié de hurler le signal de la fuite, la moderne Diane fut vue dans son déshabillé. J’étais l’Actéon du jour ; je n’essuyai point de métamorphose : mais le malheureux soldat fut mis en prison pour huit jours ; j’en entendis donner l’ordre.

Ailleurs les bains donnent de la santé ou préparent des plaisirs ; une gouvernante de la Bastille n’a point de crise de propreté qui n’en entraîne plusieurs de désespoir. »

Les figures enchaînées de l’horloge et l’agonie des prisonniers

Cette plaisanterie fit changer la baignoire de place ; elle fut transportée, ainsi que les cuisines, dans une cour extérieure. Ce ne fut pas la seule réforme que produisit ce mémoire. Deux figures enchaînées par le cou, par le milieu du corps, par les mains et par les pieds, servaient d’ornement au cadran de l’horloge du château ; et leurs fers, après avoir couru tout autour du cartel en manière de guirlande, venaient au bas former un nœud énorme. Linguet s’éleva avec force contre cette cruauté ingénieuse qui mettait sans cesse sous les yeux des prisonniers des emblèmes de leur triste situation, et ces deux figures furent mises en liberté.

« Si chaque prisonnier, dit l’auteur de la Bastille dévoilée, avait eu le talent de M. Linguet, et en avait fait l’usage qu’il en a fait dans cette occasion, chacun aurait pour ainsi dire démoli une pierre de la Bastille, et depuis longtemps cette prison d’État n’existerait plus. »

Ces tristes promenades n’étaient accordées qu’à un petit nombre de prisonniers privilégiés. Les autres, séparés de l’univers entier, privés de toute communication avec quiconque n’était pas agent de leurs tyrans, dans l’ignorance la plus profonde et du sort des personnes qui leur étaient chères et de leur propre destinée, à la merci d’un barbare qui regardait leur esclavage comme une partie de sa propriété, et qui trafiquait de leurs larmes et de leurs tourments, frémissant au bruit des formidables clefs, ayant toujours à craindre un supplice au lieu d’une visite, un mets meurtrier au lieu d’un mets nourrissant, voyaient s’écouler dans une agonie douloureuse et prolongée leur misérable existence.

La chapelle et le piège de la confession

Christ de la chapelle de la Bastille — tyrannie de la Bastille, conservé église Saint-Paul-Saint-Louis Paris
Le Christ de la chapelle de la Bastille, aujourd’hui conservé en l’église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Paul, Paris IVe

La religion même offrait en vain à la plupart de ces malheureux ses consolations si puissantes sur le cœur des infortunés. Il y avait une chapelle à la Bastille, et l’on y disait la messe ; mais c’était une faveur que d’être admis à l’entendre, et cette faveur n’était accordée qu’à douze. Dans le mur d’un des côtés de cette chapelle étaient pratiquées six petites niches, dont chacune ne pouvait contenir qu’un prisonnier ; et ceux auxquels on accordait la permission de s’y rendre n’y avaient ni air ni jour.

Dès le commencement du canon à la communion du prêtre, on ouvrait un rideau qui couvrait une étroite lucarne vitrée et grillée, à travers laquelle, comme dans un tuyau de lunette, dit M. Linguet, on entrevoyait le célébrant. Le chapelain disait la messe tous les jours à neuf heures, et six prisonniers pouvaient y aller.

Les dimanches et fêtes, il y en avait une seconde à dix heures, où il pouvait y avoir six autres assistants. Enfin, entre midi et une heure, se disait celle du gouverneur, où des prisonniers privilégiés obtenaient seuls la grâce de se rendre. Du moment où le prêtre montait à l’autel jusqu’à celui où il en descendait, on plaçait une sentinelle à la porte de la chapelle.

On n’interdisait pas la confession aux prisonniers ; mais pour étouffer en eux le sentiment de la confiance, et les priver des douceurs que l’homme malheureux, soit innocent, soit coupable, peut trouver à épancher son cœur en présence de la divinité, dans le cœur charitable d’un ministre des autels, et à échapper un instant à la fureur des méchants qui le persécutent, en se réfugiant en esprit dans un monde meilleur, et en demandant au père des hommes les consolations que les hommes lui refusent, le confesseur de la Bastille était un membre de l’état-major à neuf cents livres de gages.

Le serment de silence : l’ultime humiliation

Note de l’éditeur : La tyrannie de la Bastille s’exerçait jusque dans le silence imposé — le serment arraché aux prisonniers libérés constituait l’ultime instrument d’une oppression conçue pour effacer jusqu’au souvenir de la détention.

Telle est la vie que l’on menait dans ces sépulcres appelés châteaux, où les chagrins rongeurs et les pâles maladies, et la triste et précoce vieillesse, ont fixé leur demeure, et dont on ne sort le plus souvent que pour aller dans cet asile sûr, où l’on brave la tyrannie, où l’on dépouille la douleur, où la superstition même perd ses craintes ; où Dieu, bien plus indulgent et plus juste que les hommes, pardonne à nos faiblesses et punit nos tyrans ; où, plongés dans un éternel sommeil, les malheureux cessent de se plaindre, les méchants de se persécuter, les amants de se consumer dans d’inutiles désirs et de répandre des pleurs.

Ceux qu’un destin plus propice rend à la société, à leur famille, à leurs amis, reçoivent en sortant de la prison un traitement qui leur rappellerait à jamais le souvenir de l’humiliation à laquelle ils échappent, si ses procédés n’étaient pas déjà ineffaçablement gravés dans leur mémoire.

Il recommence la précaution de fouiller, bien plus humiliante sans doute pour celui qui prend des sûretés si viles, que pour celui qui se voit forcé de les souffrir. Après une recherche exacte que le commandant ne dédaigne pas de faire lui-même, il sollicite, il exige le serment que le captif, sur lequel il exerce ce dernier empire, ne révélera jamais la ténébreuse histoire de la prison dont il sort. (Extrait des lettres de cachet.)

Ainsi le despotisme frappait et humiliait encore sa victime, au moment même où elle échappait à sa rage.

Note de l’éditeur — La tyrannie de la Bastille pouvait aussi s’exercer sur les prisonniers libérés, contraints au silence à leur sortie.

Appel à la liberté

Puisse cette image terrible augmenter dans tous les cœurs le saint amour de la liberté, faire tomber ces tours sourcilleuses, ces châteaux de Lézignan, de Pierre-en-Lise, de Doué, des îles de Sainte-Marguerite, du Mont-Saint-Michel, et tous ces monuments de despotisme qui déshonorent encore le sol libre des Francs ! Que tous ces ténébreux mystères soient enfin révélés au grand jour, et que l’on ne reconnaisse plus en France, dans les prisons mêmes, que l’empire des lois, de la raison et de l’humanité !

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Source

La Gazette nationale ou le Moniteur universel du 25 juillet 1789 sur Gallica

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