Le château de Cuts (Oise) tombe aux mains des troupes bavaroises le 17 septembre 1914, à la fin d’une journée de combats acharnés. Le bâtiment abritait depuis l’avant-veille un hôpital auxiliaire de la Croix-Rouge, transformé en ambulance de campagne par la 37e division d’infanterie. Parmi les soignants qui tentent d’évacuer les blessés sous le feu, un jeune vicaire du diocèse d’Albi, mobilisé comme infirmier, est fusillé au chevet de ses patients. Récit d’un crime de guerre oublié.
Le cadre stratégique : la 1ère bataille de l’Aisne
Au lendemain de la victoire française de la Marne, la 1ère armée allemande de von Kluck retraite entre Aisne et Oise. La 6e armée française du général Maunoury est chargée de l’accompagner et de tenter de la déborder à l’ouest de l’Oise. Le 14 septembre 1914, les Allemands cessent de reculer et font face : la 1ère bataille de l’Aisne commence.
À l’aile gauche du dispositif français, à l’ouest de l’Oise, on trouve la 37e division d’infanterie (général Comby), grande unité originaire d’Afrique du Nord composée de quinze bataillons de zouaves et de tirailleurs algériens. Engagée isolément en appui du 4e corps d’armée, elle prend Caisnes, La Pommeraye et Cuts le 15 septembre. Mais dès le 16 au matin, les Allemands contre-attaquent et menacent la 37e DI d’être prise à revers. Le 17, « aux trois quarts investie », elle évacue La Pommeraye et Cuts après de furieuses actions à la baïonnette et se replie sur la ligne Bailly–Tracy-le-Val.

Un hôpital auxiliaire dans le château du baron de Langlade
Le château de Cuts, propriété du baron de Langlade, abritait avant guerre un hôpital auxiliaire de 20 lits relevant de la Société de secours aux blessés militaires de l’Oise — annexe de l’HA n° 31 de Noyon, parfois mentionné sous le numéro d’immatriculation HA n° 44. Quatre dames de la Croix-Rouge y étaient en service.
Le 15 septembre 1914, lorsque les Français reprennent le village, ils y trouvent une trentaine de blessés allemands abandonnés par une ambulance de la 4e division de cavalerie allemande. Le médecin divisionnaire de la 37e DI, le médecin principal Félix Vallois, ordonne au médecin-major Léon Boyé de s’y installer avec son ambulance n° 2/37, accompagné du groupe de brancardiers divisionnaires (GBD n° 37) commandé par le médecin-major Adrien Routier.
L’ambulance arrive à Cuts à minuit et commence aussitôt à fonctionner. Dès le matin du 16, les blessés affluent — 250 dans la seule journée. Mais la situation devient rapidement intenable.
Trois jours de combats autour du château
16 septembre. À l’aube, les lignes de tirailleurs algériens ne sont plus qu’à une centaine de mètres en avant du château. L’ambulance se trouve à plusieurs reprises non seulement à hauteur de la ligne de feu, mais parfois en avant d’elle, entre les deux lignes adverses. Le parc est constamment battu. Les salles où se trouvent les blessés sont traversées par des projectiles ; un blessé allemand reçoit une balle dans la cuisse à l’intérieur même de l’hôpital. La retraite vers Compiègne par Carlepont est coupée — Carlepont est sous le feu de l’artillerie allemande dès le matin.
Le médecin-major Boyé décide, en accord avec Routier, de maintenir l’ambulance sur place. Un grand pavillon de Genève est hissé sur le toit du château pour signaler de loin la présence de la formation sanitaire.
17 septembre. Le combat reprend, modéré dans la matinée, puis d’une grande intensité à partir de midi. Le château est pris en enfilade par l’artillerie et l’infanterie allemandes dissimulées dans les bois. Plus une vitre n’est intacte. À 14h50, malgré le pavillon de la Croix-Rouge, le bombardement direct du château par l’artillerie commence. Cinquante obus tombent sur le bâtiment. Les blessés transportables sont évacués au sous-sol. À 16 heures, un obus pénètre par un soupirail et explose dans la cuisine, tuant un infirmier et un blessé, en blessant grièvement trois autres.
Pendant ce temps, dans les communs où ont été installés les blessés en surnombre, le médecin auxiliaire François-Marie-Louis Boulet est tué d’une balle en plein front en faisant un pansement.
À 17 heures, après une charge à la baïonnette, les troupes allemandes — des unités bavaroises — font irruption dans l’ambulance et désarment tous les officiers. Dans les communs, c’est l’exécution. Le médecin-major Boyé écrit dans son rapport :
« Quelques allemands faisaient feu sur les brancardiers qui s’y trouvaient. Deux furent tués. »
Boyé, prudent dans sa note rédigée pour la hiérarchie, ajoute en note de bas de page : « Pour ces deux la chose est certaine ; leurs corps ont été retrouvés le lendemain, mais il se peut que d’autres aient été tués et enterrés dans la nuit avec les morts allemands et français. »
L’exécution des soignants
Les sources convergent : le bilan de l’exécution dépasse les deux brancardiers identifiés par Boyé. Le Livre d’or du Clergé et des Congrégations (1914-1918) précise, à la fiche d’un infirmier ecclésiastique tué ce jour-là, qu’il a été fusillé « avec tous les hommes trouvés debout au chevet des blessés ». Cette mention élargit considérablement le tableau : il ne s’agit plus d’une bavure isolée, mais d’une exécution méthodique du personnel sanitaire trouvé en service au moment de l’assaut, dans un bâtiment pourtant pavoisé de la Croix-Rouge — violation caractérisée des Conventions de Genève.
L’identité du fusillé que documente le Livre d’or est désormais établie : il s’agit de Paul-Émile Alquier, vicaire à Sorèze (Tarn), né à Arfons (Tarn) le 19 janvier 1878, mobilisé en août 1914 comme infirmier au groupe de brancardiers de corps n° 16 (G.B.C./16), du diocèse d’Albi. (Voir la fiche individuelle d’Alquier Paul-Émile.)
Trois autres soldats de la 16e section d’infirmiers militaires de Montpellier figurent parmi les morts français de Cuts ce jour-là, identifiés par les recherches de François Olier (Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce) : le médecin auxiliaire François-Marie-Louis Boulet (1878-1914), docteur en médecine de Montpellier ; le soldat infirmier Fortuné Nuixe (1880-1914), tué par l’obus du sous-sol ; le soldat Laurent-Urbain Vaysse (1882-1914).
Les survivants : prisonniers, évadés, rapatriés
Sur les quelques 600 blessés français et allemands traités à Cuts entre le 15 et le 27 septembre, et sur le personnel de l’ambulance et du groupe de brancardiers, le sort des survivants se partagea entre captivité, internement en Allemagne, rapatriement par la Suisse et évasion.
- Le médecin-major Léon Boyé (1873-1938), des troupes coloniales, fut bousculé sur deux kilomètres par les Allemands, sa Croix de la Légion d’honneur arrachée puis rendue. Reconnu comme médecin, il fut autorisé à rester auprès de ses blessés jusqu’au 27 septembre, date à laquelle il fut emmené à Chauny puis à Wesel (Allemagne) le 5 octobre. Il rentra en France par la Suisse fin octobre 1914.
- L’aumônier titulaire de la 37e division, l’abbé Amédée Huc, prêtre du diocèse d’Albi, maître de chapelle à la cathédrale Sainte-Cécile, fut capturé à Cuts le 17 septembre 1914 et interné au camp de Friedrichsfeld. Il s’en évada le 6 octobre 1914, passa en Hollande puis en Angleterre, et demanda aussitôt à revenir au front. Il termina la guerre avec quatre citations et la Légion d’honneur. (Voir la fiche individuelle de Huc Amédée.)
- L’abbé Marius Darles, prêtre-professeur du Petit Séminaire de Saint-Sulpice (Tarn), caporal au groupe de brancardiers divisionnaires n° 37, fut lui aussi fait prisonnier à Cuts le 17 septembre 1914. Rapatrié en novembre 1914, il poursuivit la guerre comme infirmier dans une section antipaludique. (Voir la fiche individuelle de Darles Marius.)

La mémoire d’un crime de guerre oublié
L’épisode du 17 septembre 1914 à Cuts conjugue plusieurs faits rares et graves : le bombardement direct d’un hôpital pavoisé de la Croix-Rouge, l’exécution sommaire de personnel sanitaire militaire en service auprès des blessés, et l’identification possible des unités responsables (troupes bavaroises de la 1ère armée allemande).
La littérature sur les exactions allemandes de l’été et de l’automne 1914 s’est principalement attachée aux massacres de civils en Belgique et dans le nord-est de la France. Les violations du droit de la guerre commises contre le personnel sanitaire militaire sont nettement moins documentées. Le cas de Cuts en offre un exemple précis, recoupé par deux types de sources distincts : les rapports militaires français conservés au Val-de-Grâce (rapports Boyé et Routier) et les notices biographiques du Livre d’or du Clergé et des Congrégations publié dans l’entre-deux-guerres.
Le château fut détruit pendant les combats des années suivantes — comme en témoignent les photographies prises après-guerre, qui montrent la façade éventrée et les toitures effondrées du bâtiment où, trois ans plus tôt, plusieurs centaines de blessés avaient été soignés sous le feu.
Sources
- Rapport du médecin-major de 1ère classe Léon Boyé, médecin-chef de l’ambulance n° 2/37, sur sa capture à Cuts le 17 septembre 1914. Archives du Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, Paris, carton n° 633, dossier 51.
- Rapport du médecin-major de 1ère classe Adrien Routier, médecin-chef du groupe de brancardiers divisionnaires de la 37e DI. Archives du Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, Paris, carton n° 640, dossier 23.
- Rapport de l’officier d’administration Le Gouguès sur l’hôpital auxiliaire de Cuts. Archives du Musée du service de santé des armées, Val-de-Grâce, carton n° 637, dossier 40.
- Les armées françaises dans la Grande Guerre. Paris : État-major de l’armée, ca. 1923, t. 1, vol. 4, p. 25-45. Disponible sur Gallica
- Aux médecins morts pour la Patrie (1914-1918). Hommage au corps médical français. Paris : syndicat des éditeurs, [ca. 1920-1922], p. 185.
- François Olier, « L’hôpital auxiliaire, château de Cuts (Oise) dans les combats de septembre 1914 » (1ère et 2e parties), 20 avril 2015. Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, Louviers : Ysec.
- Livre d’or du Clergé et des Congrégations 1914-1918, tome 1, Disponible sur BNF / Gallica, notices ALQUIER (Paul-Émile), HUC (Amédée), DARLES (Marius).
Voir aussi
- Fiche individuelle : ALQUIER Paul-Émile
- Fiche individuelle : HUC (Amédée)
- Fiche individuelle : DARLES (Marius)
Note :
Un autre ecclésiastique répertorié dans le Livre d’or du Clergé et des Congrégations 1914-1918, tome 1, est passé à Cuts pendant la guerre, mais quatre ans plus tard, lors de la reconquête française du secteur — le sergent-brancardier Joseph Évrard, directeur du Grand Séminaire d’Arras, dont les états de service mentionnent « Cuts, 25 août 1918 ». Son passage à Cuts n’est donc pas lié à l’épisode de 1914.

