La prise d’otages de Reims a été éclipsée par l’incendie de la cathédrale, sept jours plus tard. Et pourtant, le 12 septembre 1914, cent notables rémois ont été emmenés sous la pluie, sous menace de pendaison, par l’armée allemande en retraite. Parmi eux, huit ecclésiastiques. Voici leur histoire.
Reims, 12 septembre 1914, neuf heures du matin
Un officier d’état-major allemand se présente à l’Hôtel de Ville. Il vient chercher le maire.
Le docteur Langlet n’a pas le temps de prévenir sa famille. On lui défend de prendre son chapeau. L’interprète de la municipalité, M. Berque, est embarqué avec lui. Les deux hommes sont conduits sous escorte à l’hôtel du Lion d’Or, en face de la cathédrale. C’est là que loge la Kommandantur. C’est là que dorment, depuis plusieurs jours, les officiers généraux de l’armée allemande.

Quand Langlet entre dans le salon du Lion d’Or, deux ecclésiastiques l’attendent déjà. Mgr Neveux, évêque auxiliaire de Reims. L’abbé Camus, vicaire général du cardinal Luçon. Tous deux ont été arrêtés à la première heure.
Le commandant allemand de la place ne perd pas de temps. Il leur explique en quelques phrases qu’ils sont, désormais, otages. « Étant les plus hautes personnalités civiles de la cité, il les gardait à sa disposition pour répondre de la sécurité des troupes allemandes » (Le Martyre de Reims, fasc. 11).
Deux officiers tendent alors à Berque une feuille. Une proclamation, en allemand. À traduire et à imprimer immédiatement. Berque traduit ; le texte tombe.
Les otages seront pendus.
La phrase de Langlet
Langlet lit la traduction. Il lève les yeux. Il fait observer, calmement, que le mot « pendus » figure noir sur blanc dans le document. Et il demande, pour lui et pour les autres, l’honneur d’être fusillés conformément aux lois de la guerre.
Le fascicule rapporte la réponse en cinq mots :
Sans discussion cet honneur est refusé.
Langlet signe la proclamation tel quel. Il signe parce qu’il n’a pas le choix. Mais le maire de Reims vient d’inscrire dans l’histoire de cette journée une phrase qu’on retiendra longtemps.

Quelques heures plus tôt
Pour comprendre, il faut remonter de quelques heures. La nuit précédente, dans cet hôtel du Lion d’Or, dormait un homme : le prince Henri de Prusse, frère du Kaiser. Chambres 22 et 23, premier étage.

La Kommandantur ne plaisantait pas avec la sécurité du dormeur impérial. Quatre Rémois avaient été tirés de chez eux dans la soirée et placés sous bonne garde dans une chambre voisine, pour répondre, sur leurs personnes, du sommeil paisible du prince. Freville, receveur des Finances. Guédet, notaire. Lejeune et Rohart, conseillers municipaux (Le Martyre de Reims, fasc. 11).
Quatre otages pour une nuit.
Mais au matin, quelque chose a changé. L’armée allemande sait, désormais. La Marne est perdue. La retraite commence. Et avant de quitter Reims, l’autorité militaire veut une garantie : que la ville n’osera pas tirer dans le dos des troupes en repli. Cette garantie, ce sera une foule d’otages. Pas quatre. Une centaine.
La liste des otages de Reims
À midi, l’affiche officielle est imprimée. Papier vert. La liste des otages de Reims comporte quatre-vingt-un noms, et la mention « et quelques autres ». Tout y est : industriels, commerçants, conseillers prud’hommes, secrétaires de syndicats, employés municipaux. Toutes les opinions politiques. Toutes les bourses.
Et cinq prêtres, en bas de liste :
ABBÉ CAMUS, rue Clou-dans-le-Fer.
ABBÉ ANDRIEU, rue du Préau, 4.
ABBÉ FOURNIER, rue Périn, 17.
ABBÉ DEBUQUOIS.
ABBÉ MAITREHUT, à Saint-Remi.
Note : L’orthographe « Andrieu » est celle du fascicule. Il s’agit bien de Louis Andrieux, vicaire à la cathédrale, qu’on retrouvera quelques jours plus tard luttant contre les flammes au sommet des tours.
Cinq prêtres sur la liste. Plus le vicaire général Camus et Mgr Neveux, déjà au Lion d’Or. Plus deux autres, qu’on arrête séparément le même matin sous un autre prétexte :
Thiry, curé de Bouilly, accusé d’« excitation à la révolte », emprisonné à l’école Sainte-Anne.
Delozanne, curé de Ludes, à la caserne Jeanne-d’Arc
(Le Martyre de Reims, fasc. 11).
Au total, huit ecclésiastiques privés de liberté à Reims dans la même journée.
La proclamation

À quatorze heures trente, l’affiche verte est placardée sur les murs de la ville. Les Rémois découvrent ce qu’on a écrit en leur nom :
Dans le cas où un combat serait livré aujourd’hui ou très prochainement aux environs de Reims ou dans la ville même, les habitants sont avisés qu’ils devront se tenir absolument calmes et n’essayer en aucune manière de prendre part à la bataille.
Afin d’assurer suffisamment la sécurité des troupes, et afin de répondre du calme de la population de Reims, les personnes nommées ci-après ont été prises en otages par le commandant général de l’armée allemande. Ces otages seront pendus à la moindre tentative de désordre. De même, la ville sera entièrement ou partiellement brûlée et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise aux prescriptions précédentes.
Par contre, si la ville se tient absolument tranquille et calme, les otages et les habitants seront pris sous la sauvegarde de l’armée allemande.
Par ordre de l’autorité allemande : Le Maire, Dr LANGLET. — Reims, le 12 septembre 1914.
À côté de la proclamation, sur la même affiche, un appel cette fois purement français, signé Langlet, Rousseau, Jacquin, Charbonneaux, de Bruignac. Un appel au calme. Un appel à ne rien faire qui pourrait coûter la vie aux otages.
Les portes claquent. Les volets se ferment. Les rues se vident.
Mgr Landrieux, archiprêtre de la cathédrale, qui n’est pas sur la liste mais voit tout, écrira plus tard : « Une atmosphère de terreur régnait dans la ville » (La Cathédrale de Reims, un crime allemand, 1919).
La rafle
Les patrouilles allemandes s’élancent dans les rues, liste en main. Mais beaucoup de ceux qu’on cherche ne sont pas chez eux. Trop tard pour retourner les chercher : on les remplace au hasard des rencontres.
C’est ainsi que Léon Charlier, marchand de la rue Cérès, va vivre cette journée. Il n’est pas sur la liste. Il était devant sa porte, avec son ami Coty, à midi vingt. Ils voient le premier adjoint Rousseau :
Rousseau, adjoint au maire, passe et nous dit qu’il faut venir avec lui pendant une heure comme otages. Nous acceptons ; sans avoir mangé bien entendu, nous nous joignons à la petite troupe qui était déjà constituée et qui comprenait Martin Putz, Latarget, Foureau, Alavoine, etc. Nous nous rendons escortés d’infanterie allemande au Palais de Justice.
Une heure, leur dit-on. La lettre que Charlier adresse à son ami Lucien Landréat, mobilisé au front, sera reproduite intégralement dans Le Martyre de Reims. C’est par elle que nous voyons, de l’intérieur, ce qui s’est passé ensuite.
Au Palais de Justice, ils attendent. Quatre heures de l’après-midi : on les fait sortir. Direction le Grand Séminaire, rue de l’Université. Premier étage. Un dortoir. Là, ils retrouvent les autres.
C’était drôle de trouver ainsi réunis tous les partis ou plutôt toutes les opinions — car il n’y avait plus de partis à cette heure-là — depuis Mennesson-Dupont, Bataille, de Bary, jusqu’à Guernier, Pérot, Mathieu, etc.
Toutes les opinions, toutes les bourses, tous les âges. Le grand bourgeois Mennesson-Dupont à côté du secrétaire de la Bourse du Travail Guernier.
La République en otage, au sens propre.
Les uhlans sous les fenêtres
Vers la fin de l’après-midi, des sabots résonnent dans la cour du séminaire. Les otages se précipitent aux fenêtres. Des cavaliers allemands, baïonnette au canon, s’alignent en bas.
Charlier raconte la suite :
Aussitôt, on n’entendit plus que chuchoter dans la salle les mots : « Fusillés. Nous allons être fusillés. »
C’est à ce moment qu’un homme s’avance. Vieux, en soutane, les mains jointes. Le vicaire général Camus. Il a tout entendu. Il prend la parole.
Messieurs, j’ai entendu les mots que quelques-uns d’entre vous ont chuchoté. En tous cas, ayez du courage, messieurs, les uhlans vous attendent en bas !
Personne ne l’a noté mais on imagine la réaction de la salle.
Le cortège des otages de Reims
Le départ a lieu en début de soirée. Les otages descendent dans la cour, encadrés par l’infanterie allemande baïonnette en avant. Une longue file d’hommes, en chapeau, en pardessus, leurs femmes regardant depuis les fenêtres.
Il pleut. Une pluie battante qui ne cessera plus de la soirée.
Le cortège traverse Reims. Place Royale. Rue Cérès. Charlier reconnaît sa fenêtre :
Nous passons rue Cérès ; je vois ma femme à une fenêtre, elle pleurait en m’appelant, moi, je lui répondis par un sourire forcé, je t’assure. Et il pleuvait et le canon tonnait comme un orage continuel, et nous avancions toujours.

Le chroniqueur du Martyre de Reims, posté à l’angle de la rue Favart-d’Herbigny, voit passer la procession. Il n’oubliera pas : « Et la pluie ne cessait de tomber, rendant encore plus lugubre le spectacle de cette marche des otages entre les uhlans » (fasc. 11).
Direction Witry-les-Reims. Route de Rethel. Les otages marchent.
Le Linguet
Au passage à niveau de Witry, halte brutale. Il fait nuit. Au loin, à gauche, des incendies commencent à rougeoyer. Le parc à fourrages brûle. Charlier, qui sait que le sarcasme est parfois la dernière forme de courage, écrit dans sa lettre :
C’était d’un gai !!
L’ordre tombe : à droite de la route. Les Allemands sont à gauche.
Latarget me dit : « Ça y est ! Ils vont nous fusiller ! » — « Viens dans le champ, lui dis-je, nous serons toujours de la deuxième tournée. »
Dix minutes passent. Personne ne sait. Personne ne dit rien. La pluie tombe sur les pardessus, sur les chapeaux, sur les soutanes des prêtres. Les otages de Reims attendent.
Puis un cheval s’avance dans la nuit. C’est un officier. Il s’avance vers le maire.
Langlet se présente. L’officier prononce trois phrases. Charlier les a entendues, et les a fixées par écrit pour son ami :
M. le Maire, la sortie des troupes allemandes s’étant effectuée sans incident, les otages sont libres. Qu’ils s’en retournent bien tranquillement et bien gentiment !
Il est environ dix-neuf heures trente.
Le retour
Les otages se regardent. Ils mettent quelques secondes à comprendre. Puis ils se mettent en marche, dans l’autre sens, vers Reims. Personne ne les escorte plus. La pluie continue.
Charlier termine sa lettre par cette ligne :
L’ami Touyard était aussi de la partie ; on se promettait d’aller prendre une bonne bouteille qu’on n’aurait pas volée, comme tu dois t’en rendre compte, mais je t’en moque, tous les bistros fermés.
À la même heure, à l’autre bout de la plaine, les avant-gardes du général Franchet d’Esperey atteignent les premiers faubourgs. Le lendemain dimanche 13 septembre, à l’aube, Reims accueille ses libérateurs.
Sept jours plus tard, les obus tomberont sur la cathédrale. Et Andrieux, l’un des cinq prêtres-otages de la liste, sera dans les tours en feu.
Une pratique qui n’est pas isolée
Reims n’est pas un cas singulier. Tout au long de cette retraite de septembre 1914, les colonnes allemandes en repli emportent des civils ou les abattent.
À Pourcy, canton de Châtillon, trois otages sont emmenés au moment du départ : Maquart, le maire ; Chevrier, cultivateur ; Filios, son domestique. « Depuis on est sans nouvelles de ces trois malheureux », note le chroniqueur du Martyre de Reims (fasc. 23).
À Bignicourt-sur-Saulx, le maire Blanchard est emmené avec trente otages. Treize personnes sont brûlées vives dans une cave (ibid., fasc. 26).
À Sompuis, sept habitants emmenés ne reparaîtront jamais (ibid.).
À Senlis, le 2 septembre, le maire Eugène Odent est fusillé avec six autres habitants. À Varreddes, le 7 septembre, treize otages sont emmenés ; sept seront tués sur la route, dont l’abbé Fossin, curé de la paroisse.
À Reims, malgré la menace, les otages ont été libérés sains et saufs.
Sources
Sources primaires
- Le Martyre de Reims : l’occupation allemande, le bombardement. Notes personnelles et vécues de deux Rémois avec documents officiels, fascicules n° 11 (récit du 12 septembre), n° 23 (Pourcy) et n° 26 (Bignicourt, Sompuis), Reims, Gaston Étienne, 1914-1915. Numérisés sur Gallica
- Mgr Maurice LANDRIEUX, La Cathédrale de Reims, un crime allemand, Paris, H. Laurens, 1919, 236 p. Appendice A : « Liste des otages », p. 205-207. Disponible sur Gallica
- Louis ANDRIEUX, « Comment j’ai vu brûler la Cathédrale de Reims », Le Monde Illustré, 25 septembre 1920, p. 67-69.
- Livre d’or du Clergé et des Congrégations 1914-1918, tome I, fiche « ANDRIEUX Louis ».
- Le Courrier de la Champagne, n° des 13, 14 et 15 septembre 1914.
- Des photos sur La documentation de Reims avant
Sources audiovisuelles
- Cardinal LUÇON, archevêque de Reims, et Mgr Ernest NEVEUX, évêque d’Arsinoé : Le martyre de la Cathédrale de Reims, enregistrement sonore, Archives de la parole, 1928. Disponible sur Gallica
Sources secondaires
- Yann HARLAUT, La cathédrale de Reims du 4 septembre 1914 au 10 juillet 1938. Idéologies, controverses et pragmatisme, thèse de doctorat, Université de Reims Champagne-Ardenne, 2006.
- Albert CHATELLE, Reims ville des sacres, notes diplomatiques secrètes et récits inédits (1914-1918), Paris, Téqui, 1951.
- Jules POIRIER, Reims (1er août — 31 décembre 1914), Paris, Payot, 1916.
- Paul HESS, La vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, Paris, Anthropos, 1998.
- François COCHET, Rémois en guerre 1914-1918 : l’héroïsation au quotidien, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993.
Voir aussi
- Liste des otages de Reims du 12 septembre 1914 (annexe de cet article)
- Fiche de l’abbé Louis Andrieux, vicaire à la cathédrale de Reims
- Incendie de la cathédrale de Reims, 19 septembre 1914
- Pendant ces mêmes journées, un novice rédemptoriste devenu soldat du 43e RI se trouvait à Reims : Jean Marie Joseph BRICIER, blessé le 14 septembre 1914, est mort de ses blessures dans la ville le 24.

