Le clergé sur la cote 344, c’est une poignée de prêtres, de religieux et de séminaristes montés sur une croupe pelée du nord-est de Verdun, à l’automne 1917. Brancardiers, infirmiers, aumôniers, agents de liaison ou simples combattants, ils ont presque tous été atteints par les gaz au même endroit. Cette page retrace leur présence à partir des journaux de marche et opérations des unités engagées — sources d’époque qui datent les heures, nomment les ravins et chiffrent les pertes.
Au nord-est de Verdun, sur la rive droite de la Meuse, la cote 344 n’est qu’une hauteur entre Samogneux et le bois des Caures. Après la victoire française du 15 décembre 1916, elle demeure aux mains de l’ennemi, qui en tire des vues sur nos arrières. La reprendre est l’un des objectifs de l’offensive du 20 août 1917, la dernière bataille de Verdun. La hauteur est enlevée ce jour-là, puis disputée tout l’automne au prix de bombardements où les obus à gaz tiennent une place constante.
20 août 1917 — la prise de la cote 344
Journal des marches et opérations de la 123e division d’infanterie (Mémoire des Hommes), journée du 20 août 1917, « Attaque des cotes 326-344 ».

Crédit / source : L’Argonaute
La 123e division attaque la cote 344 elle-même, le 411e régiment d’infanterie en pointe, encadré des 6e, 12e et 412e. À sa gauche, vers le Talou et Samogneux, la 126e division — dont le 173e régiment — flanque l’assaut.
- 4 h 40 : les troupes partent à l’attaque derrière le barrage roulant d’artillerie.
- 4 h 43 : le barrage allemand se déclenche sur le ravin Saint-Pierre et le ravin de Vacherauville, en obus percutants de gros calibre — 105 et 150 — auxquels se mêlent des projectiles à gaz. La plupart des bataillons ont déjà franchi la ligne du barrage avant son déclenchement.
- À droite, le 12e enlève le Chevalet et gagne le chemin creux à l’est de la ferme Mormont ; le 6e prend la ferme de Mormont et l’ouvrage du Buffle, mais s’arrête un instant devant la tranchée du Jutland, dont les fils ne sont pas détruits, et y subit d’assez lourdes pertes.
- À gauche, le 411e atteint tous ses objectifs : les II/411 et I/411 enlèvent la cote 344 et atteignent la tranchée de Frères, en liaison à l’ouvrage en Losange avec la 126e division ; le III/411 s’empare de la Caïne.
- 11 h 18 puis 11 h 23 : des vagues d’infanterie allemande débouchent du ravin de la Mamelle, en direction du bois des Caures et de la cote 344 ; elles sont prises à partie par l’artillerie.
- 17 h 30 : les éléments qui s’organisent sur les pentes est de la cote 344 subissent un violent bombardement d’obus toxiques.
Au 22 août, la division a fait 11 officiers et 710 hommes prisonniers, pris 23 mitrailleuses et 2 minenwerfer. La cote 344 est française ; mais l’ennemi n’accepte pas sa perte, et le gaz, déjà présent dès le premier jour, va devenir l’ordinaire des journées suivantes.
21-27 août 1917 — la cote 344 sous les gaz
Journal des marches et opérations du 173e régiment d’infanterie (Mémoire des Hommes), journées du 21 au 27 août 1917.
Tenu sur le flanc gauche, vers le Tacul et Samogneux, le 173e organise le terrain conquis sous un bombardement qui ne cesse pas. Le journal de marche désigne lui-même l’unité qui tient le sommet : « le secteur de 344 tenu par le 411e pour la réduction d’îlots de résistance ».
- 21 août : toutes les lignes sont soumises à un bombardement par obus toxiques qui oblige les troupes à garder le masque.
- 23 août : journée d’organisation ; pertes de 9 tués, 22 blessés, 1 disparu et 1 intoxiqué par les gaz. L’ennemi bombarde par obus toxiques les batteries de la région d’Haudromont.
- 24 au 27 août : l’ennemi exécute de violents tirs d’obus à gaz dans tous les ravins — Vacherauville, Vaudoue, Brémont. Pertes : 2 officiers brûlés par les émanations de gaz, 6 tués, 41 blessés, 16 évacués pour intoxications légères.
- 27 août, 19 h : le régiment reçoit l’ordre de quitter le secteur et de descendre à Verdun.
Le bilan du mois, à l’échelle de la 123e division, dit l’ampleur de l’épreuve : 332 tués, 1 547 blessés, 356 disparus — et 531 intoxiqués. C’est dans ce décor que travaille le service de santé. La section sanitaire anglaise n° 18, sous le sous-lieutenant Pinget et le chef adjoint britannique Fletcher, est citée pour avoir « rendu les plus précieux services à la 123e division en recherchant, recueillant et évacuant, sans souci du danger, malades et blessés, au cours des attaques du 20 août 1917 devant Verdun ».
9 septembre 1917 — la contre-attaque allemande
Journal des marches et opérations du 60e régiment d’infanterie (Mémoire des Hommes), journée du 9 septembre 1917.

Source : JMO de Mémoires des Hommes
La 123e division est partie au repos ; c’est le 60e régiment qui tient désormais la cote 344. Au matin du 9 septembre, le bataillon François est à gauche, le bataillon Françon à droite, le bataillon Duffet en réserve ; le poste de commandement du colonel est à la Caïne. Les hommes du bataillon François, en ligne depuis quinze jours, sont très fatigués.
- 5 h : l’attaque allemande se déclenche, précédée de deux coups de sirène, sur tout le front du régiment, derrière un barrage d’une extrême violence — dans un brouillard épais, rendu plus opaque encore par la fumée des éclatements et par les obus lacrymogènes dont l’ennemi fait un large emploi. Quelques petits postes résistent, d’autres sont enlevés.
- 5 h 15 : la contre-préparation est demandée à l’artillerie ; le barrage est obtenu.
- Entre 5 h 30 et 6 h : les contre-attaques s’engagent. À gauche, l’ennemi est rejeté.
- Vers 9 h 30 : à droite, des sections sous le capitaine Robert reprennent l’ouvrage de l’Oursin ; cent cinquante Allemands s’enfuient vers Trèves.
- 11 h : la ligne est entièrement réoccupée.
Une soixantaine de cadavres allemands jonchent le quartier de gauche ; beaucoup des assaillants étaient ivres. Toute la nuit, lit-on, « de nombreuses patrouilles et des brancardiers ont circulé pour ramasser les blessés dans le ravin de Bassérieux », tandis que les téléphonistes réparaient les lignes sous les obus. Le régiment perd ce jour-là quatre officiers tués et trente-trois hommes de troupe ; parmi eux, des prêtres soldats tombés sur la cote.
De l’autre côté des lignes, le communiqué officiel allemand du 10 septembre 1917 raconte la même journée : « À l’est de Samogneux, nos troupes d’assaut ont attaqué les lignes françaises de chaque côté de la cote 344. Elles ont infligé de lourdes pertes à l’ennemi et sont revenues avec plus de 100 prisonniers. » Deux récits d’une même croupe, le même jour, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre.
Le clergé sur la cote 344 : les hommes identifiés
Derrière ces journaux de marche, il y a des hommes d’Église. Ils n’étaient pas venus pour combattre, mais pour relever et secourir : brancardiers dans les ravins noyés d’ypérite, infirmiers aux postes de secours, aumôniers en première ligne. Et c’est là, sur cette même croupe, que presque tous ont respiré le gaz — intoxiqués sur place, évacués brûlés, certains tombés pour de bon. La cote 344 les a marqués d’une empreinte commune : celle des poumons rongés, des yeux clos, des longues convalescences ou de la tombe.
Voici, à mesure que leurs fiches sont publiées, ceux que le Mémorial du Clergé a identifiés sur la cote 344.
6 fiches publiées à ce jour. La liste s'enrichit au fil des publications.
- BALEYDIER Alphonse Jean Mathieu
Vicaire au brancard. Il va chercher les blessés sous le feu, et en revient brisé, réformé mais vivant. - BOREL Gabriel Louis
Vicaire alpin, sergent infirmier puis fantassin et adjudant. Premier feu le 10 août 1917 : il prend l'objectif et tient le terrain sous l'artillerie lourde. - BOURDIN Arthur Lucien
Séminariste téléphoniste, deux fois blessé. Sous le feu, calme et de bonne humeur, il rétablit les liaisons que les bombardements ne cessent de rompre. - BOUVIER Félix Jules Joseph
Professeur monté au feu pour être le prêtre du bataillon. Il se dépense à relever les blessés et meurt en regagnant son poste violemment bombardé. - BRÉJON Charles Louis
Curé de l'Aisne, brancardier sous les obus quatre années durant. Blessé à Barleux, gazé à Verdun sans quitter le feu, il ne lâche jamais les batteries de tir. - BRONSARD Michel Marie
Prêtre réformé avant la guerre, volontaire pour le front. Brancardier-aumônier, gazé puis gravement blessé, il refuse d'être évacué avant la relève.







